L’huile d’olive libanaise, en quête d’identité


EN UN CLIN D’ŒIL

  • Début : les Phéniciens, plus de 2000 ans avant notre ère
  • Production : 17 000 tonnes par an, mais très variable d’une année à l’autre
  • Consommation : 20 000 tonnes d’huile d’olive par an
  • Régions de culture : Zgharta, Koura, Batroun, Akkar, Rashaya el Foukhar et Hasbaya-Marjeyoun
  • Producteurs : plus de 110 000 agriculteurs
  • Surface totale exploitée : 56 000 hectares (22% des terres agricoles du Liban), 80% pour l’huile, 20% pour les olives de table
  • Variétés principales : Souri et Baladi, mais aussi : Shami, Ayrouni, Smoukmouki, Shetawi.
  • Récolte : de septembre à décembre
  • Certifications : Biologique IMC (Istituto Mediterraneo di Certicacione)
  • COI : membre depuis 2016


Le Liban est un pays riche et complexe. Au fil des rencontres de producteurs et d’experts libanais, nous avons pu saisir à quel point les réalités sociales – 17 communautés religieuses qui peinent à coopérer dans un pays d’à peine 10 000 km2 – et politiques – gouvernement apathique envers l’agriculture après 15 ans de guerres civiles – peuvent impacter fondamentalement un secteur clé de l’économie comme celui de l’huile d’olive. Le Liban est le berceau historique de la culture de l’olivier, son climat méditerranéen et son sol fertile sont idéals pour la production d’huile d’olive, huile qui abonde dans la cuisine libanaise. Pourtant, le pays peine à développer un produit de qualité et compétitif sur le marché international. Comment expliquer cette stagnation et quelles sont les perspectives pour l’huile d’olive libanaise ?

L’Église possède 25% des terres agricoles du Liban, qu’elle loue aux paysans qui les cultivent. – © In Olio Veritas

Une production de qualité très variable

Selon le Ministère de l’Agriculture libanais, le Pays du Cèdre est aujourd’hui planté de 13 millions d’oliviers principalement de variétés autochtones – Souri, Baladi – sur 22% de la surface agricole totale du pays. Plus de 50% des agriculteurs libanais travaillent dans cette culture, soit près de 100 000 personnes.

On peut diviser les producteurs d’huile d’olive libanais en trois catégories :

1) Les familles traditionnelles qui cultivent leurs oliviers sur de petites parcelles de 1 à 2 hectares et produisent leur huile avec des méthodes rustiques transmises de générations en générations. La taille des arbres se réduit souvent aux branches mortes, l’irrigation est très rare (moins de 10% des parcelles), les sols sont labourés et fertilisés au fumier, et, pour lutter contre le principal parasite qu’est la mouche de l’olive, ce sont les pesticides qui ont la cote, un héritage coûteux du siècle dernier. La récolte des olives se fait par gaulage avec des bâtons et la presse de l’huile avec des scourtins de paille au moulin communal, plus ou moins bien entretenu. Ces producteurs traditionnels sont assez réticents à l’innovation et ne se préoccupent pas des standards de qualité.

Selon la tradition, il faut attendre les premières pluies d’automne pour récolter. Malédiction à celui qui déroge à la règle ! – © Morkos

2) Les fabricants qui font du métayage (Daman en arabe), en achetant des olives à différents agriculteurs pour les presser en quantité sous une ou plusieurs marques. C’est le cas de Willani ou de House of Zejd par exemple. Renversant les traditions, ils forment les cultivateurs aux techniques modernes pour augmenter le rendement et investissent dans des lignes de presse automatisées. En cas de mauvaise récolte, ils n’hésitent pas à mélanger les huiles libanaises avec des huiles importées, notamment de Syrie ou de Tunisie. Ils visent la quantité mais sont sensibles aux standards internationaux de qualité pour le marketing et l’exportation.

L’usine de Willani est équipée de toutes sortes de machines modernes. – © In Olio Veritas

3) Les nouveaux entrants, qui font ça comme loisir à côté d’une activité plus rémunératrice. Ces derniers remettent en question certaines traditions qui ne permettent pas d’atteindre les standards de qualité internationaux pour l’huile d’olive extravierge. Ils récoltent souvent des olives à peine tournantes, avant la pluie, et pressent leurs olives au plus vite dans des moulins modernes. Ils ont des coûts de production élevés et la passion prime souvent sur la rentabilité, comme pour Bustan el Zeitoun, Morkos, Mariam’s Gold, Zeitmantoura, Qadisha Valley Olive Oil, que nous avons rencontrés du Sud au Nord du Liban.

Après avoir été maire de la ville, Walid a enfin réalisé son rêve : produire son huile d’olive extra vierge à partir de variétés italiennes ! – © In Olio Veritas

La majorité de la production d’huile d’olive libanaise ne répond donc a aucun standard de qualité, ni règle d’étiquetage ou certification. Il existe bien des critères de qualité obligatoires mis en place par l’Institut des normes libanaises LIBNOR en 2010, mais la plupart des producteurs traditionnels ne les respectent pas. Les huiles d’olive extravierges – et plus encore biologiques – restent une production de niche malgré un engagement réel de quelques passionnés.

Un manque de filière et de coopération

Il n’existe pas de filière oléicole digne de ce nom au Liban, malgré l’importance du secteur pour l’économie du pays. Ce manque de structuration auquel s’ajoute une laborieuse coopération entre les oléiculteurs sont préjudiciables pour tous les acteurs du secteur.

Le gouvernement semble avoir abandonné le secteur agricole à son sort et les quelques coopératives qui existent peinent à trouver des financements pour se moderniser, comme nous l’explique Gaith Maalouf directeur de la coopérative de Rashaya : « Au Liban, il n’y a pas de politique agricole et nous avons beaucoup de mal à travailler ensemble, c’est la mentalité libanaise ! »

La coopérative de Rashaya compte 68 membres, difficiles à mobiliser selon son président, Gaith Maalouf. – © In Olio Veritas

Selon Youssef Fares, fondateur de House of Zejd, l’absence de filière oléicole structurée au niveau gouvernemental est problématique à plusieurs niveaux. D’une part, pour la représentation des intérêts des acteurs du secteur. Ils n’ont guère de voix auprès des décideurs publics et rien ne bouge en leur faveur, notamment face à la concurrence plus ou moins loyale des huiles en provenance de Syrie. D’autre part, pour la segmentation et la valorisation des métiers : l’agriculteur qui s’improvise commerçant, livreur, ou exportateur, n’inclut souvent pas ces coûts dans son prix final, car il est désespéré de vendre son produit. Cela casse les prix et ne permet pas aux différents métiers de s’établir correctement. Enfin, dans la recherche de débouchés : une filière permettrait de promouvoir les produits au niveau national voir international, la distribution étant un problème majeur pour les huiles libanaises.

« Faire le marché tous les samedis, non merci! Ce n’est pas viable à long terme » s’exclame Youssef. – © In Olio Veritas

Plus grave encore, il semble que, plus que des contraintes, les pouvoirs publics mettent de véritables obstacles à l’évolution du secteur. Pour ne citer que quelques exemples rapportés de nos rencontres : l’importation d’huiles syriennes n’est pas contrôlée, alors que les procédures d’exportations sont bureaucratiques à souhait. La tentative de création d’une Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) est bloquée au Parlement depuis deux ans. Ou encore, très symptomatique, les huiles d’olives libanaises sont interdites de vente au Duty Free de l’aéroport de Beyrouth et personne ne sait dire pourquoi ni comment y remédier.

Au niveau international, différents programmes d’aide existent depuis les années 1990, pour développer le secteur oléicole libanais et améliorer la qualité des huiles selon les standards internationaux. Le PNUD, l’USAid, l’AFD avec Daman Olive 2, le Ministère des Affaires Étrangères Italien avec L’Olio del Libano 3, ou encore l’ACTED européenne ont investi des millions d’euros au Liban, notamment pour l’installation de moulins modernes. Mais plusieurs experts reprochent le manque de vision à long terme et le mauvais suivi de ces programmes d’aide.

Bilan, chacun ne compte que sur soi-même et agit pour sa pomme, quitte à faire grimper les coûts de production et casser les prix du marché.

Un marché peu éduqué à la qualité

Au Liban, tout le monde a un parent ou un ami d’ami qui produit de l’huile d’olive. La plupart des familles – qui consomment en moyenne deux gallons de 18 litres par an – achètent leur huile dans leur réseau de connaissances, et non sur des critères de qualité. À Beyrouth, les marques Boulos ou Wadi al Akhdar sont vendues à bas prix en supermarché aux citadins.

De plus, si l’huile d’olive est omniprésente dans la cuisine libanaise, il semble que le consommateur libanais apprécie davantage les huiles rustiques – de couleur jaunâtre, plutôt troubles, à la texture dense et souvent rances – aux huiles qui nous connaissons en Europe, plutôt limpide et plus verte.

Le fameux houmous libanais, et sa dose d’huile d’olive ! – © In Olio Veritas

Ainsi, le marché national de l’huile d’olive extravierge est très limité et, selon les producteurs impliqués dans cette démarche, il y a un gros travail d’éducation à mener pour se créer des débouchés. Aujourd’hui, le problème de fond est que, en l’absence de marché, produire de la qualité et plus encore en biologique n’est pas rentable au Liban.

Sur le marché international, les enjeux sont tout autres. Le Liban exporte son huile d’olive principalement vers des pays ayant une importante diaspora libanaise, principalement les États-Unis et les pays du Golfe. Mais, en dehors de ce créneau, l’huile d’olive du pays du Cèdre peine à conquérir d’autres marchés, car ses prix sont peu compétitifs face à ses concurrents méditerranéens et la notoriété des huiles libanaises reste à établir.

Le marché de l’huile d’olive extravierge en bouteille est encore niche au Liban – © In Olio Veritas

Comment sortir de cette spirale infernale ?

Si, selon certains, les Libanais manquent d’esprit d’équipe, ils ne manquent certainement pas d’esprit entrepreneurial. Faute d’initiatives collectives ou gouvernementales, plusieurs producteurs du Pays du Cèdre tentent de s’en sortir en essayant, à leur échelle, d’innover dans la fabrication et dans la distribution.

C’est le cas de House of Zejd, qui a misé sur une marque forte et une large gamme de produits pour convertir les consommateurs libanais et internationaux. Sur les étagères de sa boutique design du centre de Beyrouth, on trouve du vrac d’huile bio, des huiles infusées aux multiples parfums, des tapenades à foison, de la confiture d’olive et même des cosmétiques à base d’huile d’olive.

Comparée aux magasins d’olives traditionnels, la boutique est ultra design ! – © In Olio Veritas

Ou encore de Monsieur Joseph, qui mise sur les marques privées, c’est à dire la mise en bouteille de son huile sous d’autres marques étrangères pour étendre sa distribution.

Dans un autre style, sur le marché du Zouk el Taieb de Beyrouth, Walid de Bustan el Zeitoun fait tester ses huiles de variétés italiennes et explique son projet de gîte de rêve dans la région de Saida. Quelques stands plus loin, c’est Adon & Myrrh qui nous présente son concept d’huile d’olives dénoyautées primée au dernier concours national Horeca 2019.

Dans le Sud du Liban, à Deir Mimas, les initiatives foisonnent pour réhabiliter la notoriété de cette région de l’olive et promouvoir la culture biologique, notamment avec les précurseurs du bio libanais Gaith Maalouf, Anouar Nakfour et Anne Fawaz, mais aussi l’écotourisme autour de l’olive, avec la très dynamique Mona Morkos et son association Aghsan.

Et tous s’accordent pour dire que 2019 sera une bonne année !

Deir Mimas, paradis de l’olive et bientôt de l’écotourisme ? – © In Olio Veritas

Pour en savoir plus sur l’huile d’olive libanaise :

Une réflexion sur “L’huile d’olive libanaise, en quête d’identité

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